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Manuel PAP

Séance psychédélique

Déroulement de la séance : Sécurité et continuité thérapeutique

 

La séance doit avoir lieu dans un espace calme, protégé et, autant que possible, insonorisé. Il est essentiel que ce lieu soit dédié, au moins le jour de la séance, exclusivement à la PAP. Il doit être exempt de toute perturbation extérieure : pas de bruits parasites, pas de passages fréquents, pas d’activités parallèles. 

Le personnel présent doit adopter une posture discrète et stable : être là, sans envahir, sans intrusion dans l’expérience vécue par le patient.

Il convient de rappeler que l’objectif premier n’est pas d’instaurer une ambiance médicalisée ni d’alimenter l’angoisse d’un danger potentiel. Bien au contraire : l’objectif thérapeutique fondamental est de créer un cadre contenant, stable et soutenant, dans lequel le recours aux dispositifs d’urgence reste exceptionnel. Des analyses récentes sur la sécurité des thérapies assistées par psychédéliques ont révélé un taux extrêmement bas d’effets indésirables graves dans les contextes encadrés (1) (2), confirmant que la qualité du cadre et de la relation thérapeutique joue un rôle plus déterminant que la substance elle-même dans l’émergence de complications.

1. Protocole d'urgence

Un protocole d’urgence clairement défini et accessible doit être en place. Celui-ci comprend, au minimum, la présence de matériel de premiers secours (trousse de soins, tensiomètre, oxymètre, thermomètre, couverture de survie), ainsi que la possibilité d’obtenir une assistance médicale rapide en cas de complication somatique ou psychiatrique aiguë. Un téléphone doit être immédiatement disponible, avec une liste de contacts d’urgence visible et actualisée.

 

Le matériel d’urgence doit impérativement inclure, en plus de l’équipement de premiers secours standard, un kit médicamenteux d’intervention rapide. Celui-ci doit contenir des substances sédatives permettant de stabiliser rapidement un patient en cas d’état d’agitation sévère, de crise d’angoisse majeure ou d’épisode confusionnel aigu. Il est recommandé d’y inclure, selon les protocoles locaux et les responsabilités professionnelles autorisées :

 

  • une benzodiazépine à effet rapide (par ex. lorazépam ou midazolam), en formulation orale et injectable (intramusculaire ou intraveineuse),

  • un neuroleptique sédatif, comme l’halopéridol, également en formes orales et parentérales,

  • ainsi que, selon les cas, des antihypertenseurs ou bêtabloquants à effet anxiolytique (par ex. propranolol).

 

Le médecin responsable doit maîtriser parfaitement l’administration de ces substances, tant en termes de dosage que d’indication, et être habitué à leur emploi clinique. Leur usage ne doit pas être improvisé mais intégré à un protocole préalablement établi, reposant sur une évaluation rigoureuse de l’état du patient.

Il est à noter que le recours à ces médicaments reste extrêmement rare dans le cadre d’une PAP bien préparée et bien encadrée. Leur présence répond avant tout à une exigence de responsabilité clinique, et leur usage, lorsqu’il s’avère nécessaire, doit se faire dans une logique de soutien temporaire au processus thérapeutique, et non de suppression ou d’interruption arbitraire de l’expérience. La décision de leur administration appartient exclusivement au médecin présent, en accord avec le cadre éthique et thérapeutique de la séance.

Idéalement, la trousse d’urgence devrait également contenir une ou plusieurs doses de kétansérine, un antagoniste sélectif des récepteurs 5-HT2A, dont l’efficacité à atténuer ou interrompre les effets de substances psychédéliques sérotoninergiques telles que le LSD ou la psilocybine a été démontrée dans plusieurs études expérimentales (3). L’administration de la kétansérine peut, dans des cas extrêmement rares, s’avérer utile lorsque l’état du patient devient médicalement critique, ou lorsque l’intensité de l’expérience entraîne un risque sévère de désorganisation psychique, ne pouvant être contenu par des mesures de soutien classiques ou par une sédation légère. Il est important de souligner que l’accès à la kétansérine n’est pas garanti dans tous les contextes réglementaires ou géographiques, et qu’en conséquence, sa présence dans le dispositif d’urgence ne peut être exigée comme une condition universelle à la pratique de la PAP. Toutefois, lorsque cela est possible, la disponibilité de cette molécule constitue un facteur de sécurité supplémentaire précieux, notamment dans les contextes cliniques où l’usage de LSD est autorisé. Son usage doit être réservé à un cadre strictement médical, sous la supervision directe du médecin présent, et intégré dans un protocole clair prévoyant les indications, la posologie, les voies d’administration, ainsi que le suivi post-intervention.

 

2. Le personnel présent

Seules les personnes directement impliquées dans l'accompagnement de la séance doivent être présentes dans la salle ou à proximité immédiate. Il est important que le patient connaisse ces personnes à l’avance, et qu’un lien de confiance ait déjà été établi. Idéalement, ces intervenants — thérapeute principal, co-thérapeute, accompagnant — ont déjà été impliqués dans les séances préparatoires ou dans une psychothérapie en cours. Leur présence ne doit pas introduire d’élément de surprise ou d’inconnu pour le patient le jour de la séance.

Cette continuité relationnelle a pour but de faciliter la confiance, réduire l’anxiété d’anticipation et créer les conditions nécessaires à une possible régression, à l’émergence d’émotions intenses. Toute rupture de cette continuité (par exemple, remplacement de dernière minute d’un intervenant) doit être évitée autant que possible, ou sinon clairement anticipée et expliquée.

Le personnel présent doit être formé à la reconnaissance précoce des signes de détresse aiguë — qu’ils soient physiques (p. ex. tachycardie, syncopes, vomissements sévères) ou psychologiques (p. ex. panique incontrôlable, réactions dissociatives prolongées, risque suicidaire) — et connaître les gestes de premiers secours ainsi que les procédures de désescalade psychologique (4, 5). Il est également recommandé de disposer d’un protocole écrit, avec des instructions claires pour chaque scénario critique, et une répartition des rôles à l’intérieur de l’équipe.

Il est indispensable qu’un médecin soit présent durant toute la durée de la séance, soit directement dans la pièce de traitement, soit à proximité immédiate, de manière à pouvoir intervenir dans un délai de une à deux minutes en cas de besoin (6, 7, 8). La simple accessibilité téléphonique ou la présence sur appel différé n’est pas considérée comme suffisante ! Ce médecin doit posséder une expérience concrète dans la conduite de PAP. Il doit être formé à la gestion des expériences psychiques difficiles pouvant survenir pendant la séance (états de panique, dissociation, confusion, activation traumatique), ainsi qu’à la reconnaissance et au traitement rapide d’éventuelles urgences médicales. Cela inclut notamment la maîtrise de protocoles de sédation d’urgence, l’évaluation rapide de l’état somatique du patient, et la capacité à juger de la nécessité d’un transfert vers un environnement hospitalier.

 

3. État des lieux final avant administration orale

La prise de la substance marque le début d’un état de conscience modifié, dans lequel la personne devient plus sensible, vulnérable et intérieurement engagée. Pour cette raison, il est essentiel que toutes les conditions de sécurité soient rigoureusement vérifiées immédiatement avant l’administration.

Avant que la substance ne soit administrée par voie orale (capsule ou solution standardisée), l’équipe procède à une vérification structurée et documentée des éléments suivants :

  • Confirmation de l’identité du patient et de la dose exacte à administrer 

  • Évaluation somatique et psychique actualisée, incluant : pression artérielle, fréquence cardiaque, état d’éveil, stabilité émotionnelle et niveau d’anxiété 

  • Rappel du déroulement de la séance, des droits du patient (liberté de mouvement, possibilité de communiquer ou de rester en silence, accès aux sanitaires) ainsi que des modalités d’accompagnement proposées 

  • Vérification de l’absence de contre-indications de dernière minute, telles que :

    • signes cliniques aigus (maux de tête, fièvre, agitation, somnolence inhabituelle) 

    • comportements de fuite, opposition active ou désorganisation 

    • prise accidentelle de substance(s) externe(s) (alcool, médicament non signalé) 

    • Grossesse

  • Contrôle de l’environnement immédiat : température ambiante, lumière, accès à l’eau, espace protégé de toute perturbation, pas d’intrusion sonore ou humaine attendue pendant la durée de l’expérience 

  • Confirmation de la présence ou accessibilité immédiate du médecin formé à la gestion des urgences en PAP 

  • Vérification de la disponibilité du matériel d’urgence, comprenant 

    • trousse de soins de base (pansements, gants, désinfectant, tensiomètre, oxymètre, etc.) 

    • substances sédatives à action rapide (benzodiazépines, neuroleptiques) en formulations orales et parentérales 

    • si disponible : une dose de kétansérine pour antagoniser les effets du LSD ou de la psilocybine en cas extrême 

  • Validation que la prise en charge post-séance est assurée : présence d’un tiers accompagnant, transport sécurisé, hébergement si nécessaire

4. Durée de la séance

La durée de la séance dépend essentiellement de la substance utilisée, de sa pharmacocinétique, de la posologie administrée, ainsi que des variations individuelles du métabolisme et de la sensibilité psychique du patient.

 

Psilocybine : les effets cliniquement significatifs apparaissent en général entre 20 et 60 minutes après ingestion orale. La phase active dure ensuite environ 4 à 6 heures, suivie d’une période de descente plus douce de 1 à 2 heures. La durée totale de la séance est donc d’environ 6 à 8 heures.

LSD : en raison de sa longue demi-vie et de son profil pharmacodynamique, l’expérience se développe plus progressivement. Les effets apparaissent en général entre 30 et 90 minutes après ingestion, atteignent un plateau vers 2 à 4 heures, et se prolongent sur 8 à 10 heures, parfois davantage. Il faut compter jusqu’à 10 à 12 heures pour l’ensemble de la séance, y compris la descente.

Cette durée inclut non seulement la phase pharmacologique active, mais également le temps d’installation (accueil, recentrage, ingestion), ainsi que la phase post-aiguë, dans laquelle le patient reste dans un état de sensibilité accrue. Cette dernière phase, bien qu’en dehors de l’effet principal de la substance, nécessite une présence continue de l’équipe thérapeutique, dans une posture stable et rassurante.

Il est essentiel que la durée de la séance soit anticipée, expliquée au patient pendant la préparation, et intégrée dans la planification logistique de la journée (repas, pause sanitaire, rotation des accompagnants, présence du médecin, fin de journée en sécurité, transport après la séance, etc.).

Le patient ne doit pas être pressé de « revenir à la normale » au terme de la phase active : la temporalité intérieure est propre à chacun, et le respect de ce rythme est un facteur de sécurité et d’intégration. Une prolongation exceptionnelle de la séance peut survenir (notamment avec le LSD ou en cas de reviviscence émotionnelle en fin de parcours), et doit être prise en compte dans l’organisation générale. Dans tous les cas, une disponibilité temporelle généreuse, sans contrainte immédiate, est une condition non négociable pour permettre un cadre thérapeutique sûr, stable et profond.

 

5. Phase d’expérience

Une fois la substance ingérée, débute la phase de transition vers l’état modifié de conscience, aussi appelée phase de montée (onset). Celle-ci dure généralement entre 20 minutes et 1h30, selon la substance et les caractéristiques individuelles du patient (métabolisme, niveau d’activation, préparation psychologique). 

Le patient est invité à s’allonger confortablement, en position dorsale ou semi-assise selon ses préférences, sur un matelas ou un lit bas, éventuellement couvert par une couverture. Une fois installé, le patient est encouragé à ne rien faire, à se laisser porter par le moment, sans chercher une position « idéale » ou à « bien faire » les choses. Il peut changer de position au cours de la séance s’il en ressent le besoin.

Le patient reçoit, une fois installé, un masque pour les yeux. Celui-ci a pour fonction principale de réduire les stimulations visuelles externes, et ainsi de favoriser une focalisation sur les contenus internes — sensations corporelles, émotions, souvenirs ou images mentales — sans distraction liée à l’environnement. En limitant l’ancrage dans l’environnement immédiat, le masque permet une plongée plus profonde dans le vécu subjectif, facilitant l’émergence de contenus psychiques, émotionnels ou sensoriels qui pourraient rester en arrière-plan en état de vigilance ordinaire. Le port du masque ne doit pas être imposé : il est proposé comme un outil, adaptable à la tolérance et aux besoins du patient. Certains patients peuvent souhaiter l’enlever temporairement ou ne pas le porter en continu ; cette décision est respectée, dans une optique de soutien non contraignant. Il convient cependant de rappeler que de nombreuses études et observations cliniques soulignent que l’introspection se fait plus facilement lorsque l’attention visuelle n’est pas constamment sollicitée par l’environnement extérieur.

En parallèle, le patient peut écouter de la musique choisie à l’avance ou proposée par les soignants diffusée par casque individuel ou par haut-parleur dans la pièce. Si le casque est choisi comme option, la qualité sonore du casque peut être importante : il doit être confortable, enveloppant mais non intrusif, avec un niveau de volume modéré, ajusté au début de la séance et réévaluable si nécessaire. Le patient peut demander une pause musicale ou exprimer une gêne ; ces ajustements doivent rester possibles, dans les limites de la stabilité du cadre général. 

 

Le patient est invité à se tourner vers son monde intérieur, à laisser venir ce qui se présente, sans effort ni censure. Il est encouragé à accueillir les images, sensations, souvenirs ou émotions qui émergent, même s’ils sont inhabituels, flous ou intenses. Aucune attente de résultat, de performance ou d’analyse n’est imposée.

6. Rôle et positionnement des intervenants pendant la séance

Le rôle des intervenants durant la séance consiste à rester présents de façon silencieuse et contenante, en cultivant une posture de disponibilité sans interférence. Ils restent à proximité physique immédiate du patient, à côté ou légèrement en retrait. Leur placement dans le champ perceptif du patient (notamment s’il enlève le masque ou ouvre les yeux) doit permettre un repérage rassurant, sans être perçu comme envahissant. 

Les thérapeutes n’interviennent que si cela s’avère cliniquement pertinent ou explicitement demandé, c’est-à-dire :

  • si le patient manifeste un besoin verbal clair (poser une question, demander une présence, signaler une gêne) ou un geste explicite (regard prolongé, retrait soudain du casque ou du masque) 

  • en cas de signes de détresse émotionnelle ou physique, tels que pleurs incontrôlés, agitation corporelle, confusion manifeste, peur exprimée verbalement ou par les gestes 

  • pour accompagner doucement une régulation, par exemple en suggérant calmement une respiration profonde, en proposant un ancrage corporel (« Remarquez le contact votre dos avec le matelas»), ou en ajustant discrètement l’environnement (couverture, position, son)

L’intervenant est appelé à jamais imposer une interprétation ou une direction au vécu du patient. On évitera les formulations analytiques, les généralités, ou les commentaires sur ce que le patient « devrait ».

7. Phase de pic et de résolution

La phase de pic de l’expérience survient généralement entre 1 et 3 heures après l’ingestion de la substance, selon le composé utilisé (psilocybine, LSD) ainsi que les caractéristiques individuelles du patient (sensibilité, état psychique préalable, dosage). 

Sur le plan subjectif, cette phase se manifeste souvent par :

  • une intensité émotionnelle élevée, parfois accompagnée de pleurs, d’euphorie, de rires ou de peur 

  • des perceptions sensorielles modifiées, notamment visuelles (formes, couleurs, mouvements internes), auditives ou kinesthésiques 

  • l’émergence de contenus psychiques profonds, incluant des souvenirs anciens, des scènes symboliques ou des perceptions existentielles transformatrices (expériences d’unité, de dissolution de l’ego) 

  • une immobilité corporelle fréquente, le patient étant complètement absorbé par ce qui se déroule intérieurement, parfois dans un silence total et prolongé

 

Cette phase est généralement silencieuse du côté du patient et des intervenants. Le non-verbal prédomine, et l’équipe veille à respecter le processus en intervenant le moins possible, tout en restant disponible. Il est essentiel que les intervenants tolèrent l’intensité sans la contenir artificiellement, et qu’ils gardent confiance dans le fait que le processus est, dans la grande majorité des cas, autorégulateur et orienté vers la résolution.

À partir de la 4e ou 5e heure avec la psilocybine, ou plus tard avec le LSD (souvent entre la 8e et la 10e heure), les effets commencent à décroître progressivement. Cette phase, dite de résolution ou de retour, est marquée par une reconfiguration progressive des repères cognitifs et temporels, la réémergence de la perception ordinaire de soi et de l’environnement, ainsi qu’un ralentissement des contenus mentaux.

 

Le vécu de cette phase peut varier. Chez certains patients, elle s’accompagne d’une sensation de soulagement, de gratitude, de clarté intérieure ou d’un état de bien-être calme. Chez d’autres, elle peut susciter de la confusion, une forme de fatigue émotionnelle, voire une tristesse temporaire liée à la fin de l’expérience. Parfois, elle déclenche un besoin d’exprimer verbalement ou corporellement ce qui a été vécu : parler, bouger, pleurer, s’étirer, ou simplement demander une présence plus proche. Il n’est pas rare que le patient éprouve un besoin de solitude ou de silence prolongé. Ce comportement n’est pas à interpréter comme une fermeture ou une désorientation, mais plutôt comme une phase de transition intérieure, durant laquelle la personne commence à assimiler ce qu’elle a vécu, souvent de manière silencieuse et progressive.

 

La posture des accompagnants pendant cette phase reste contenante, souple et respectueuse du rythme de chacun. Ils peuvent répondre à une demande de verbalisation, mais sans chercher à structurer ou à analyser ce qui est dit. Toute tentative d’interprétation prématurée est à éviter.

8. Documentation et observation

Elles visent à garantir la sécurité du patient, à soutenir l’intégration ultérieure de l’expérience, et à permettre un retour réflexif sur la pratique thérapeutique. Ce processus comprend à la fois une observation qualitative du déroulement, une évaluation ciblée des paramètres physiologiques et, selon les cas, l’usage d’outils psychométriques validés.

 

8.1. Suivi des fonctions vitales : principe de proportionnalité

La surveillance des fonctions vitales doit être adaptée à la situation clinique du patient, selon une logique de proportionnalité et de non-intrusion. Loin d’être systématique ou standardisée de manière rigide, elle repose sur une évaluation préalable du profil médical individuel, notamment :

  • antécédents cardiovasculaires (hypertension, tachyarythmie, pathologie coronarienne),

  • antécédents métaboliques ou neurologiques,

  • prise de traitements médicamenteux actifs,

  • symptômes somatiques signalés dans les jours précédant la séance.

 

Dans les cas où un terrain médical à risque est identifié, un protocole de surveillance renforcé peut être appliqué, comprenant notamment :

  • mesure de la pression artérielle et de la fréquence cardiaque avant ingestion, puis à intervalles réguliers (par exemple toutes les 30 à 60 minutes) pendant la phase active,

  • enregistrement de toute anomalie symptomatique : étourdissement, tachycardie, oppression thoracique, etc.

 

En revanche, chez les patients en bonne santé générale, sans facteurs de risque particuliers, une approche plus légère est indiquée. Dans ce contexte, une prise de mesures à trois temps peut suffire :

  • au début de la séance (valeurs de base),

  • en milieu de parcours (sauf évolution préoccupante),

  • à la fin de la séance (retour à la ligne de base).

 

Il est important de souligner que des mesures trop fréquentes ou trop visibles peuvent interférer avec l’expérience vécue par le patient, en induisant une rupture de l’immersion, voire une activation anxieuse ou une focalisation excessive sur le corps. Dans cet esprit, le dispositif de mesure (oxymètre, tensiomètre) doit être utilisé avec discrétion, en s’assurant que le patient en comprend la finalité et en respectant la continuité de son état émotionnel.

L’objectif n’est pas de médicaliser l’expérience, mais de disposer d’outils cliniques ciblés et adaptés, permettant d’agir rapidement en cas de besoin, sans altérer inutilement le déroulement thérapeutique.

8.2. Évaluation des effets psychédéliques 

L’évaluation des effets psychédéliques peut s’appuyer sur des instruments standardisés, utilisés de manière flexible et contextualisée. Ces outils ne visent pas primairement à objectiver ou à normer le vécu subjectif, mais à soutenir la réflexion clinique, à permettre une comparaison intra-individuelle dans le temps, et à favoriser l’expression symbolique post-expérience.

Les outils les plus fréquemment utilisés dans les recherches cliniques incluent :

  • le 5D-ASC (Altered States of Consciousness Rating Scale) : pour cartographier les modifications perceptives, émotionnelles et cognitives (9),

  • le MEQ-30 (Mystical Experience Questionnaire) : pour évaluer les dimensions de transcendance, d’unité, et de signification perçue (10),

  • le CEQ (Challenging Experience Questionnaire) : pour documenter les aspects émotionnellement difficiles de l’expérience (1)

 

La passation de ces questionnaires doit respecter le rythme du patient. Elle n’est ni systématique, ni obligatoire, mais peut être proposée le soir après la séance ou bien au lendemain de la séance, lors de la première rencontre d’intégration.

8.3. Enregistrement des effets indésirables 

La survenue d’effets indésirables, bien que rare dans les protocoles correctement encadrés, doit faire l’objet d’un relevé attentif et structuré, afin de garantir la sécurité immédiate du patient et améliorer la prise en charge ultérieure. 

 

Les effets indésirables peuvent être :

  • physiques : nausées, céphalées, tremblements, hyperthermie, palpitations ;

  • psychiques : angoisse intense, confusion prolongée, états dissociatifs, réactivation traumatique, idées délirantes passagères, flashbacks.

 

Chaque événement doit être documenté selon les critères suivants :

  • symptôme observé ou rapporté ;

  • moment d’apparition et durée ;

  • contexte (phase de la séance, stimulation ou interaction en cours) ;

  • stratégies de régulation mises en œuvre (verbalisation, posture, respiration, silence, traitement médicamenteux le cas échéant) ;

  • résolution ou persistance des effets après la séance.

 

Il est recommandé d’utiliser une grille d’observation clinique structurée, à remplir au fur et à mesure ou immédiatement après la séance. Toute administration de médicament (par ex. benzodiazépine, neuroleptique, kétansérine) doit être notée précisément, avec mention de la molécule, de la dose, de l’heure et de l’effet clinique.

 

Il convient enfin de distinguer les effets désagréables attendus (angoisse passagère, confusion temporaire, intensité émotionnelle) des effets pathologiques durables. Cette distinction doit s’appuyer sur l’expérience clinique, une évaluation intersubjective, et une relecture en supervision si nécessaire.

9. Fin de séance

La descente progressive des effets psychédéliques, le retour à un état de conscience ordinaire, parfois appelé « coming down », se déroule sur plusieurs heures, avec des variations selon la substance utilisée (plus rapide avec la psilocybine, plus lente avec le LSD), le métabolisme du patient et le contenu de l’expérience vécue.

Cette phase de transition est souvent caractérisée par :

  • une réduction graduelle des phénomènes perceptifs intenses,

  • un ralentissement cognitif et émotionnel,

  • une fatigue physique ou, au contraire, un état d’excitation euphorique résiduelle,

  • une possible hypersensibilité aux stimuli extérieurs (lumière, bruit, interactions humaines).

 

Il convient de ne pas forcer le retour à un mode d’interaction conventionnel : l’intégration cognitive et verbale ne commence souvent que plus tard, lorsque le patient se sent suffisamment réorienté et prêt à évoquer ce qui a été traversé.

 

Le patient ne doit en aucun cas quitter seul les lieux, ni conduire un véhicule, ni être confronté immédiatement à des stimuli sociaux intenses (lieux publics, obligations professionnelles, conflits familiaux, etc.). Outre le risque légal et assurantiel, la coordination sensorimotrice, la capacité d’attention sélective et le traitement multitâche peuvent rester altérés plusieurs heures après la fin subjective des effets. Cela s’applique aussi à l’utilisation de machines, à la prise de décisions importantes, ou à toute activité impliquant des responsabilités techniques ou humaines.

 

Il est donc utile de prévoir à l’avance un dispositif de sortie sécurisé, qui peut inclure :

  • un accompagnement physique par une personne de confiance (idéalement déjà rencontrée lors de la préparation),

  • un hébergement temporaire dans un cadre calme, permettant repos, solitude ou soutien doux,

  • une prolongation du temps de présence sur place, dans une pièce de repos surveillée, si le patient souhaite rester quelques heures supplémentaires avant de partir.

 

Avant le départ, il s’agit de s’assurer que le patient :

  • a retrouvé une orientation spatio-temporelle suffisante,

  • est capable de s’exprimer de manière cohérente,

  • ne présente pas de signes de confusion, d’instabilité émotionnelle majeure ou de réaction retardée.

 

Avant la fin de la prise en charge immédiate, un moment est dédié à la transmission des consignes post-séance. On y aborde notamment :

  • la fixation d’un rendez-vous d’intégration dans les 24 heures,

  • un rappel de ce qui peut survenir dans les heures ou jours suivants : fatigue, réminiscences, rêves vifs, instabilité émotionnelle, ouverture sensorielle ou moments de grande clarté,

  • des recommandations concrètes : hydratation, repos, éviter les décisions importantes, limiter l’exposition aux écrans ou aux environnements perturbants,

  • la mise à disposition d’un numéro d’urgence thérapeutique, à contacter en cas de besoin.

Références

  1. Carbonaro TM, Bradstreet MP, Barrett FS et al. Survey study of challenging experiences after ingesting psilocybin mushrooms: Acute and enduring positive and negative consequences. Journal of psychopharmacology. 2016;30:1268-1278.

  2. Rucker JJH, Iliff J, Nutt DJ. Psychiatry & the psychedelic drugs. Past, present & future. Neuropharmacology. 2018;142:200-218.

  3. Becker AM, Klaiber A, Holze F et al. Ketanserin reverses the acute response to LSD in a randomized, double-blind, placebo-controlled, crossover study in healthy participants. International Journal of Neuropsychopharmacology. 2023;26:97-106.

  4. Johnson MW, Richards WA, Griffiths RR. Human hallucinogen research: guidelines for safety. Journal of psychopharmacology. 2008;22:603-620.

  5. Gorman I, Nielson EM, Molinar A, Cassidy K, Sabbagh J. Psychedelic Harm Reduction and Integration: A Transtheoretical Model for Clinical Practice. Front Psychol. 2021;12:645246.

  6. Annie Mithoefer BSN, Jerome L, Ruse J, Doblin R, Gibson E, Marcela Ot’alora G. A manual for MDMA-assisted psychotherapy in the treatment of posttraumatic stress disorder. 2013

  7. Mithoefer MC, Wagner MT, Mithoefer AT, Jerome L, Doblin R. The safety and efficacy of {+/-}3,4-methylenedioxymethamphetamine-assisted psychotherapy in subjects with chronic, treatment-resistant posttraumatic stress disorder: the first randomized controlled pilot study. J Psychopharmacol. 2011;25:439-452.

  8. Thorens G, Penzenstadler L, Seragnoli F, Rothen S, Qusaj V, Zullino D. Déontologie de la pratique de la psychothérapie assistée par psychédéliques. Revue Medicale Suisse. 2023;19:1508-1512.

  9. Dittrich A. The standardized psychometric assessment of altered states of consciousness (ASCs) in humans. Pharmacopsychiatry. 1998;31 Suppl 2:80-84.

  10. Barrett FS, Johnson MW, Griffiths RR. Validation of the revised Mystical Experience Questionnaire in experimental sessions with psilocybin. Journal of Psychopharmacology. 2015;29:1182-1190.

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