
La pharmacocinétique est une discipline fondamentale de la pharmacologie qui étudie le devenir des substances actives dans l’organisme, depuis leur administration jusqu’à leur élimination. Elle repose sur quatre processus clés : l’absorption, la distribution, le métabolisme et l’élimination (ADME). Comprendre ces mécanismes est essentiel pour optimiser l’efficacité thérapeutique des substances et minimiser les risques d’effets indésirables.
Dans le cadre de la PAP, la pharmacocinétique joue un rôle central, car elle influence directement la durée, l’intensité et la variabilité des effets des substances utilisées, notamment le LSD et la psilocybine. Contrairement aux psychotropes classiques, ces substances exercent leurs effets de manière non linéaire et sont sujettes à des variations interindividuelles marquées. Une connaissance approfondie de leur pharmacocinétique permet donc d’adapter les protocoles thérapeutiques, de gérer les potentielles interactions médicamenteuses et d’assurer la sécurité des patients tout au long du processus psychothérapeutique.
1. Pharmacocinétique du LSD
1.1. Absorption et distribution
Le LSD est rapidement absorbé après administration orale, atteignant sa concentration plasmatique maximale (Cmax) environ 1,2 à 1,5 heures après ingestion (1, 2). La biodisponibilité du LSD est élevée (70%), avec une quantité significative de la substance atteignant la circulation systémique sous forme inchangée (3).
1.2. Métabolisme et élimination
Le LSD est principalement métabolisé par des enzymes du cytochrome P450 (CYP), en particulier CYP2D6, CYP3A4 et CYP1A2 (4, 5). Le métabolisme conduit principalement à la formation de deux métabolites, le nor-LSD, produit par CYP2D6, CYP2E1 et CYP3A4, et le 2-Oxo-3-Hydroxy-LSD, formé par CYP1A2, CYP2C9, CYP2E1 et CYP3A4, qui constitue le principal métabolite urinaire (4).
L’élimination du LSD suit une cinétique de premier ordre, avec une demi-vie moyenne de 3,6 à 4,5 heures, bien que certaines études aient rapporté des demi-vies allant jusqu’à 8,9 heures (6, 7). L’excrétion se fait principalement par voie rénale sous forme de 2-Oxo-3-Hydroxy-LSD, tandis que moins de 1 % du LSD est excrété sous forme inchangée (8, 9).
1.3. Facteurs influençant la pharmacocinétique
Les polymorphismes du CYP2D6 influencent le métabolisme du LSD, entraînant des variations individuelles dans sa concentration plasmatique et sa durée d'effet. Les métaboliseurs lents présentent des niveaux sanguins plus élevés et une action prolongée (10). Ainsi, certaines substances modifient la pharmacocinétique du LSD, en inhibant le CYP2D6, prolongeant sa demi-vie de 3,9 à 5,2 heures et en augmentant sa concentration plasmatique d’environ 40% (11, 12).
Le métabolisme du LSD est également modulé par le CYP3A4. Les inducteurs de cet enzyme, comme la rifampicine, accélèrent la dégradation du LSD, ce qui peut en atténuer les effets (4). À l’inverse, les inhibiteurs tels que le kétoconazole ralentissent son métabolisme, prolongeant ainsi sa durée d'action. Par ailleurs, la kétansérine, un antagoniste des récepteurs 5-HT2A, bloque presque totalement les effets psychédéliques du LSD, sans pour autant modifier sa pharmacocinétique (13).
1.4. Corrélation avec les effets subjectifs
Les effets psychédéliques du LSD sont étroitement liés à sa pharmacocinétique, en particulier à la liaison aux récepteurs 5-HT2A (2). La puissance des effets est proportionnelle aux concentrations plasmatiques, bien que des phénomènes de hystérèse modérée puissent être observés (1). La durée des effets subjectifs est plus longue que ce que la demi-vie du LSD suggère, ce qui s’explique par une dissociation progressive du LSD des récepteurs cibles (7).
2. Pharmacocinétique de la psilocybine
2.1. Absorption et transformation en psilocine
Après administration orale, la psilocybine est rapidement convertie en psilocine, son principal métabolite actif, par des phosphatases situées dans le tractus gastro-intestinal (3, 5, 14). Cette transformation enzymatique fait de la psilocybine une prodrogue, tandis que la psilocine agit directement sur les récepteurs sérotoninergiques, en particulier le 5-HT2A.
2.2. Distribution et concentration plasmatique
Les concentrations plasmatiques maximales de psilocine (Cmax) sont atteintes en environ 2 heures après administration, avec une variabilité entre 1,5 et 3 heures selon les études (6, 15, 16). La biodisponibilité orale de la psilocybine est estimée à environ 50–55 % (17). Une corrélation linéaire a été observée entre la dose administrée et les concentrations plasmatiques de psilocine, confirmant une pharmacocinétique dose-dépendante (15, 18).
2.3. Métabolisme et élimination
Le métabolisme de la psilocine repose principalement sur deux voies : (1) Glucuronidation par les enzymes UGT1A9, UGT1A10 et UGT1A6, transformant la psilocine en psilocine-O-glucuronide, qui est ensuite éliminée par voie rénale (5, 17). (2) Oxydation via la monoamine oxydase A (MAO-A) et l'aldéhyde déshydrogénase en 4-hydroxyindole-3-acetic acid (4-HIAA), un métabolite inactif (14).
Environ 80 % de la psilocine est excrétée sous forme de psilocine-O-glucuronide par les reins, tandis que seulement 1,5 à 3,4 % de la dose administrée est éliminée sous forme inchangée (15). L'élimination suit une demi-vie de 2 à 3 heures, expliquant la durée relativement courte des effets psychotropes de la substance (6, 16).
2.4. Facteurs influençant la pharmacocinétique
Contrairement à d'autres psychotropes, le poids n'a pas d'impact significatif sur la pharmacocinétique de la psilocine, ce qui justifie l’utilisation de doses standardisées (ex. 25 mg) (3). Des variations dans les enzymes CYP2D6 et CYP3A4 peuvent cependant modifier la vitesse de métabolisation de la psilocine, bien que leur impact reste limité en raison de la prédominance de la glucuronidation (14, 18).
3. Interactions potentielles
3.1. LSD
Les inhibiteurs du CYP2D6, tels que la fluoxétine et la paroxétine, peuvent prolonger la demi-vie du LSD, tandis que les inducteurs du CYP3A4, comme la rifampicine ou le millepertuis, accélèrent son métabolisme et réduisent potentiellement sa durée d’action (5). De plus, les inhibiteurs du CYP3A4, comme le kétoconazole, peuvent entraîner des concentrations plasmatiques plus élevées de LSD (19).
L’interaction entre le LSD et les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) ou les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (IRSN) a fait l’objet de plusieurs études. Alors que des recherches plus anciennes suggéraient que les ISRS pouvaient atténuer les effets du LSD en raison d’une désensibilisation des récepteurs sérotoninergiques, les études récentes menées à Bâle montrent que la prise d’antidépresseurs ne réduit pas significativement l’effet du LSD (16, 20). Ces résultats suggèrent que les patients peuvent poursuivre leur traitement antidépresseur sans affecter l’efficacité du LSD dans un cadre thérapeutique (21).
Certaines substances, comme la psilocybine et le DMT, partagent des voies métaboliques similaires à celles du LSD. La prise conjointe de LSD avec d’autres psychédéliques pourrait entraîner une compétition enzymatique ou une saturation des voies métaboliques, modifiant ainsi la pharmacocinétique de ces substances (5).
L'alcool peut modifier l’absorption et le métabolisme du LSD, bien que ses effets restent contradictoires, pouvant soit potentialiser, soit atténuer l'expérience psychédélique (19).
4. Comparaison entre LSD et psilocybine
Les différences pharmacocinétiques entre le LSD et la psilocybine ont des implications cliniques majeures, notamment en termes de durée des effets, de prévisibilité de la réponse et de gestion des interactions médicamenteuses. Le LSD, avec une demi-vie plus longue, induit des effets qui durent entre 8 et 12 heures, nécessitant une supervision prolongée. En revanche, la psilocybine, rapidement métabolisée en psilocine, a une demi-vie plus courte et des effets qui s’estompent après 4 à 6 heures, facilitant son intégration dans des protocoles cliniques standards.
Le métabolisme du LSD dépend des enzymes du cytochrome P450 (CYP2D6, CYP3A4, CYP1A2), rendant sa pharmacocinétique sensible aux variations génétiques et aux interactions médicamenteuses. Les inhibiteurs du CYP2D6 (fluoxétine, paroxétine) prolongent ses effets, tandis que les inducteurs du CYP3A4 (millepertuis, rifampicine) les réduisent. La psilocybine, en revanche, suit un métabolisme plus stable par hydrolyse et glucuronidation, offrant une réponse plus homogène et prévisible entre les patients.
Contrairement aux hypothèses initiales, les études récentes montrent que la prise d’antidépresseurs ISRS et IRSN n’atténue pas significativement les effets du LSD ou de la psilocybine, permettant de les administrer sans interruption du traitement antidépresseur.
Références
- Références
Dolder PC, Schmid Y, Steuer AE et al. Pharmacokinetics and Pharmacodynamics of Lysergic Acid Diethylamide in Healthy Subjects. Clin Pharmacokinet. 2017;56:1219-1230.
Holze F, Vizeli P, Ley L et al. Acute dose-dependent effects of lysergic acid diethylamide in a double-blind placebo-controlled study in healthy subjects. Neuropsychopharmacology. 2021;46:537-544.
Holze F, Singh N, Liechti ME, D’Souza DC. Serotonergic Psychedelics: A Comparative Review of Efficacy, Safety, Pharmacokinetics, and Binding Profile. Biol Psychiatry Cogn Neurosci Neuroimaging. 2024;9:472-489.
Luethi D, Hoener MC, Krähenbühl S, Liechti ME, Duthaler U. Cytochrome P450 enzymes contribute to the metabolism of LSD to nor-LSD and 2-oxo-3-hydroxy-LSD: Implications for clinical LSD use. Biochem Pharmacol. 2019;164:129-138.
Madrid-Gambin F, Fabregat-Safont D, Gomez-Gomez A et al. Present and future of metabolic and metabolomics studies focused on classical psychedelics in humans. Biomed Pharmacother. 2023;169:115775.
Ley L, Holze F, Arikci D et al. Comparative acute effects of mescaline, lysergic acid diethylamide, and psilocybin in a randomized, double-blind, placebo-controlled cross-over study in healthy participants. Neuropsychopharmacology. 2023;48:1659-1667.
Holze F, Ley L, Müller F et al. Direct comparison of the acute effects of lysergic acid diethylamide and psilocybin in a double-blind placebo-controlled study in healthy subjects. Neuropsychopharmacology. 2022;47:1180-1187.
Dolder PC, Schmid Y, Haschke M, Rentsch KM, Liechti ME. Pharmacokinetics and Concentration-Effect Relationship of Oral LSD in Humans. Int J Neuropsychopharmacol. 2015;19
Libânio Osório Marta RF. Metabolism of lysergic acid diethylamide (LSD): an update. Drug Metab Rev. 2019;51:378-387.
Vizeli P, Straumann I, Holze F, Schmid Y, Dolder PC, Liechti ME. Genetic influence of CYP2D6 on pharmacokinetics and acute subjective effects of LSD in a pooled analysis. Sci Rep. 2021;11:10851.
Straumann I, Ley L, Holze F et al. Acute effects of MDMA and LSD co-administration in a double-blind placebo-controlled study in healthy participants. Neuropsychopharmacology. 2023;48:1840-1848.
Quizedelic
Un petit quiz pour revenir sur les notions clés de ce chapitre

