top of page

Manuel PAP

Séance psychédélique

Le toucher

 

Le toucher a toujours été un sujet controversé en psychothérapie, oscillant entre une acceptation prudente et un rejet strict. Dans le contexte de la PAP, cette question devient encore plus complexe, car les états modifiés de conscience induits par les psychédéliques amplifient à la fois les bénéfices potentiels et les risques du contact physique.

 

1. Catégories de toucher

Le toucher varie selon le contexte, l’objectif et la relation. On distingue plusieurs formes principales :

  • Toucher fonctionnel : Destiné à des besoins pratiques, comme assurer la sécurité (aider à marcher : (1)), gestes médicaux (prise du pouls : (2)) ou techniques corporelles (massage, acupressure : (1, 2)).

  • Toucher social et culturel : Geste codifié selon la culture (poignée de main, bise : (3)), marquant des événements (célébrations : (4)), ou ludiques (jeux, chatouilles : (4)).

  • Toucher émotionnel : Soutien affectif (tenir la main : (1, 5)), ancrage (épaule en cas d’angoisse : (3)), catharsis (pendant un chagrin : (4, 5)) ou réparation émotionnelle (bercer : (3)).

  • Toucher intime : Connoté sexuellement, dépendant du contexte culturel et du consentement. Risques élevés, demande sensibilité et clarté éthique (1, 2, 4).

 

2. Spécificités culturelles

Le toucher est universel mais varie selon les cultures en fréquence, en acceptabilité et en signification. Dans les cultures méditerranéennes et latino-américaines, il est courant et valorisé (embrassades, contacts fréquents : (3)), tandis qu’en Europe du Nord ou en Asie, on privilégie la distance physique, et le toucher est limité aux contextes formels (6). Ces différences culturelles influencent l’interprétation : en Asie, le toucher peut être perçu comme intrusif (3), alors qu’ailleurs il est vu comme marque de proximité. Le genre joue aussi un rôle : les hommes perçoivent plus souvent le toucher comme sexuel, les femmes comme soutien émotionnel (7). Le statut social influence également l’usage du toucher : les figures d’autorité y recourent rarement dans certaines cultures, tandis qu’ailleurs cela peut exprimer de la bienveillance. Le contexte est crucial : un geste adapté en famille peut être déplacé au travail. Une intention bienveillante peut être perçue différemment selon la culture – comme chaleureuse, neutre ou intrusive. Dans un monde globalisé, comprendre ces variations est essentiel, notamment en psychothérapie, où le toucher (ou son absence) peut avoir un impact thérapeutique significatif.

 

3. Le toucher en psychothérapie : évolution historique

Dans la tradition psychanalytique, Sigmund Freud a institué le principe d’abstinence, bannissant le toucher pour préserver la neutralité thérapeutique. Bien qu’il ait initialement utilisé des contacts physiques, il s’en est distancé par crainte d’ambiguïtés émotionnelles ou sexuelles dans le contexte victorien (3, 5, 8). À l’inverse, Sandor Ferenczi, disciple puis critique de Freud, voyait dans le toucher un outil réparateur permettant de soigner des blessures précoces d’attachement. Pour lui, des gestes comme tenir ou bercer un patient pouvaient recréer un sentiment de sécurité affective (3, 7). Ce désaccord illustre deux visions opposées : l’une fondée sur la distance et la réflexion, l’autre sur la proximité et la réparation relationnelle (7). Des approches ultérieures, comme la Gestalt-thérapie ou le Somatic Experiencing, ont réhabilité le toucher comme moyen d’exploration sensorielle et de régulation émotionnelle (3, 9).

 

4. Bénéfices potentiels du toucher en psychothérapie

Le toucher peut avoir des effets positifs sur la relation thérapeutique. Des études montrent qu’il renforce la confiance, favorise l’alliance, et améliore l’estime de soi (3, 10). Il agit aussi comme facilitateur d’ouverture émotionnelle : en offrant un cadre rassurant, il encourage les patients à partager des expériences intimes ou douloureuses qu’ils n’oseraient peut-être pas verbaliser autrement (8). Le toucher peut également servir d’ancrage corporel : dans les états d’angoisse, de dissociation ou d’agitation émotionnelle, un simple contact (main, bras, épaule) permet de rétablir la présence à soi, de calmer et de ramener au moment présent (3, 9).

 

5. Risques et effets négatifs du toucher en psychothérapie

Malgré ses bénéfices, le toucher comporte des risques notables. Il peut être mal interprété par le patient selon son vécu ou son cadre culturel, notamment comme geste inapproprié ou à connotation sexuelle. Cette ambiguïté est accentuée par l’asymétrie de pouvoir dans la relation thérapeutique (2). Pour les patients ayant subi des abus, même un toucher bienveillant peut réveiller des réactions négatives intenses, entraînant détresse et rupture du processus thérapeutique (9). Les craintes juridiques et éthiques sont aussi un facteur : des accusations d’abus peuvent survenir, souvent liées à un manque de communication ou d’accord préalable sur les limites (10, 11).

 

6. Le toucher dans la PAP

Le recours au toucher en PAP soulève des enjeux particuliers en raison des états de conscience modifiés induits par des substances comme la psilocybine ou le LSD. Ces états peuvent amplifier à la fois les effets positifs du toucher et les risques de transgression. Sous psychédéliques, la suggestibilité des patients augmente, ce qui rend le toucher potentiellement très efficace pour créer un sentiment de sécurité ou faciliter l'intégration émotionnelle (ex. : tenir la main, toucher l’épaule : (2, 9)). Dans ces états de vulnérabilité, le toucher peut renforcer l’alliance thérapeutique et soutenir la régulation somatique.

Mais cette ouverture accrue rend aussi difficile l’évaluation du consentement. Les patients peuvent ne pas être en mesure de poser des limites claires, et un contact accepté en séance peut ensuite être perçu comme intrusif (11). Des cas documentés montrent que des gestes d’abord vécus comme bienveillants ont été requalifiés a posteriori comme déplacés, voire transgressifs. Ces situations, survenues aussi bien dans des contextes informels que dans des institutions cliniques, rappellent l’urgence de mettre en place des protocoles rigoureux et des standards éthiques élevés (2, 11).

 

7. Un manque de fondements scientifiques

Les effets positifs du toucher en psychothérapie sont largement rapportés, mais les données empiriques solides restent limitées (3, 9). Peu d'études ont exploré ses mécanismes spécifiques, ni les variations selon le genre ou la culture (8). Dans le contexte de la PAP, cette lacune est encore plus marquée. Les effets du toucher en état modifié de conscience sont mal compris, et il n’existe ni protocoles validés, ni directives claires (2). Sans cadre scientifique solide, le recours au toucher reste risqué. 

 

8. Recommandations 

En PAP, le toucher doit être utilisé avec une extrême prudence. Les altérations de la conscience rendent le consentement fragile et les risques de malentendus ou de transgressions élevés. Une information claire et un consentement dynamiquesont essentiels : il ne suffit pas d’un accord donné avant la séance – celui-ci doit pouvoir être réévalué à tout moment (2). Les thérapeutes doivent également tenir compte des différences culturelles et individuelles dans la perception du toucher, agir avec sensibilité, et ne jamais suivre leurs propres besoins. La supervision régulière est recommandée pour prévenir les dérives (7, 12). En l’absence de lignes directrices validées, il est préférable d’adopter une position de retenue. Le principe de précaution devrait s’appliquer : le toucher ne devrait être envisagé que dans des cadres clairement définis, éthiquement fondés, et en tenant compte de la vulnérabilité induite par les psychédéliques (11).

Références

  1. Luoma JB, LeJeune J. From Theory to Practice: The Importance of Operationalizing and Measuring Ethical Touch in Psychedelic-Assisted Therapy. The American Journal of Bioethics. 2025;25:120-123.

  2. Neitzke-Spruill L, Beit C, Averill LA, McGuire AL. Supportive touch in psychedelic assisted therapy. The American Journal of Bioethics. 2025;25:29-39.

  3. Phelan JE. Exploring the use of touch in the psychotherapeutic setting: A phenomenological review. Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training. 2009;46:97.

  4. Edwards DJA. The Role of Touch in Interpersonal Relations Implications for Psychotherapy. South African Journal of Psychology. 1981;11:29-37.

  5. Durana C. The use of touch in psychotherapy: Ethical and clinical guidelines. Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training. 1998;35:269.

  6. Gallace A, Spence C. The science of interpersonal touch: an overview. Neuroscience & Biobehavioral Reviews. 2010;34:246-259.

  7. Bonitz V. Use of physical touch in the” talking cure”: A journey to the outskirts of psychotherapy. Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training. 2008;45:391.

  8. Wilson JM. The value of touch in psychotherapy. American Journal of Orthopsychiatry. 1982;52:65.

  9. Pinson B. Touch in therapy: An effort to make the unknown known. Journal of Contemporary Psychotherapy. 2002;32:179-196.

  10. Horton JA, Clance PR, Sterk-Elifson C, Emshoff J. Touch in psychotherapy: A survey of patients’ experiences. Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training. 1995;32:443.

  11. McNamee S, Devenot N, Buisson M. Studying harms is key to improving psychedelic-assisted therapy—participants call for changes to research landscape. JAMA psychiatry. 2023;80:411-412.

  12. Field T. Touch. MIT press; 2014

Boite à outils

ChatGPT Image Oct 3, 2025 at 07_11_06 AM.png

À faire et à ne pas faire

 

© 2026 Swiss Society of Addiction Medicine

 

bottom of page