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Manuel PAP

Phase de préparation

Choix de la musique

 

L’usage de la musique dans les rituels psychédéliques est millénaire, comme en témoignent les chants icaros dans les cérémonies à l’ayahuasca en Amazonie (1), ou encore les pratiques des cultes grecs à mystères (2). Dans les traditions chamaniques, les sons rythmiques (tambours, hochets, chants) servent à intensifier l’expérience et à guider l’exploration intérieure (3). Inversement, les psychédéliques ont aussi marqué l’évolution de la musique, notamment durant les années 1960 avec l’émergence du rock psychédélique (4).

 

1. Effets de la musique

La musique influence de manière profonde les émotions, les processus cognitifs, les interactions sociales et les réponses physiologiques. Elle intensifie les émotions, évoque des souvenirs autobiographiques, facilite la réémergence d’expériences enfouies, et soutient l’exploration intérieure (5). En tant que support non verbal, elle offre un accès direct à des dimensions affectives souvent difficiles à formuler par le langage. Elle agit également comme un cadre structurant de l’expérience émotionnelle, fournissant une « trame » temporelle et sensorielle qui permet aux patients de naviguer entre des états de conscience parfois bouleversants. La musique peut amplifier les états intenses, mais aussi les contenir ou les apaiser, selon le moment et le choix des morceaux (6). Elle module de façon dynamique les réseaux cérébraux impliqués dans l’attention, l’émotion et la perception sensorielle, favorisant ainsi une plasticité fonctionnelle essentielle dans les contextes thérapeutiques.

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L'écoute musicale active des circuits de la récompense, augmente la neuroplasticité, influence le rythme cardiaque et réduit l’inflammation (7). En dehors de ses effets individuels, la musique joue un rôle clé dans la cohésion sociale, la création de liens, et le maintien d’une identité culturelle partagée. Elle contribue à façonner les récits collectifs et personnels, et à ancrer les expériences dans un contexte plus large de sens et d’appartenance (8).

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2. Effets des psychédéliques sur la perception musicale

Sous psychédéliques, la musique devient souvent plus émotionnellement intense, signifiante et évocatrice. Les patients rapportent une hypersensibilité esthétique marquée, avec des sensations accrues de beauté, d’unité, d’émerveillement et de transcendance (9). Cette intensification affective s’accompagne fréquemment d’une imagerie mentale riche, vive et dynamique, ainsi que d’expériences qualifiées de mystiques, caractérisées par une dissolution des frontières de l’ego, un sentiment d’universalité et une profonde charge existentielle (6). La musique peut alors devenir un véritable catalyseur d’insights ou de réorganisations symboliques profondes, facilitant un accès à certains contenus psychiques.

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Sur le plan neurobiologique, la psilocybine module l’activité du cortex auditif, région clé dans le traitement des stimuli sonores, et augmente la connectivité fonctionnelle entre les régions cérébrales impliquées dans la perception musicale, les émotions et l’auto-référentialité (10). Cette augmentation de la connectivité favorise une perception intégrée et enrichie de la musique, qui devient alors plus signifiante et potentiellement transformative. Ces effets sont associés à des améliorations cliniques, notamment une réduction de l’anxiété, une atténuation des symptômes dépressifs, et une augmentation du sentiment de vitalité et de bien-être (11).

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La synergie entre musique et psychédéliques s’explique en partie par leur action convergente sur les voies sérotoninergiques, et en particulier sur les récepteurs 5-HT2A. Ces récepteurs, fortement exprimés dans les régions associatives du cortex, jouent un rôle déterminant dans la modulation de la perception sensorielle, de l’émotion et de la conscience de soi (6). L’activation simultanée de ces circuits par la substance et par la musique pourrait ainsi favoriser des états d’absorption profonde, d’ouverture émotionnelle et de résonance psychique propices au travail thérapeutique.

 

3. Effets de la musique sur l’expérience psychédélique

La musique structure le déroulement de la séance, guide les transitions émotionnelles et agit comme ancrage en cas de détresse (12). Par sa présence continue mais modulable, elle offre un repère sensoriel stable dans un contexte souvent marqué par la dissolution des repères habituels. Elle aide à contenir l’expérience lorsque celle-ci devient trop intense ou désorganisante, et permet aux patients de se recentrer ou de s’apaiser sans rompre le fil de l’exploration intérieure. Inversement, elle peut aussi intensifier des moments-clés, en amplifiant les émotions émergentes et en favorisant leur expression.

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La musique facilite les percées émotionnelles, souvent décrites comme des moments de décharge cathartique ou d’accès soudain à certains contenus psychiques. Elle agit comme déclencheur d’émotions primaires, mais également comme support à leur mise en forme symbolique, favorisant ainsi la transformation et l’intégration de l’expérience vécue. Dans de nombreux cas, elle sert de médiateur entre vécu sensoriel, imagerie mentale et sens personnel. Elle stimule également les états mystiques – caractérisés par une perte des limites de soi, un sentiment de fusion avec le monde ou un contact avec quelque chose de perçu comme sacré – en leur offrant une texture émotionnelle et narrative. 

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À un niveau neurobiologique, la musique renforce la plasticité neuronale induite par les psychédéliques. Elle facilite la régulation émotionnelle en soutenant les processus de synchronisation entre les réseaux cérébraux impliqués dans la perception, l’affect et l’autoréférentialité. Elle agit ainsi comme un agent de modulation et d’organisation des flux neuronaux, contribuant à l’émergence de nouveaux patterns cognitifs et émotionnels  (5).

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Une synchronie émotionnelle entre musique et patient – c’est-à-dire une correspondance entre le climat affectif induit par la musique et l’état émotionnel du patient – semble aussi être fortement associée à une efficacité thérapeutique accrue (13). 

 

4. Choix musical

4.1. Structuration en trois phases

Il a régulièrement été proposé que la playlist devrait suivre une structuration temporelle en trois phases : accueil, pic, et réintégration. Cette structuration correspond à la cinétique des effets psychédéliques et à l’évolution typique de l’expérience subjective du patient (13) (6) (14).

 

Pendant la phase de montée des effets, des morceaux calmes, enveloppants, souvent ambiants ou inspirés de musiques méditatives, seraient à privilégier. Leur fonction serait de réduire l’anxiété initiale, favoriser l’ouverture émotionnelle et encourager un ancrage corporel et attentif. Cette musique serait censée préparer mentalement et physiologiquement le patient à la transition vers un état de conscience modifié.

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La phase de pic correspond au moment où les effets sont à leur maximum. C’est durant cette période que les expériences émotionnelles, visuelles, corporelles ou spirituelles sont généralement les plus intenses. La musique choisie pour cette phase devrait, selon ces suggestions, être plus puissante, dramatique ou expansive, et viserait à soutenir les percées émotionnelles, accompagner les états mystiques et guider le déroulement intérieur de la séance. Le choix des morceaux dans cette phase serait censée orienter la tonalité de l’expérience.

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Enfin, la phase de récupération, qui suit le déclin des effets, serait à soutenir par une musique plus douce, mélodique et contenante. Elle viserait à faciliter le retour progressif à l’état ordinaire de conscience, encourager la symbolisation et préparer l’intégration ultérieure des vécus. Des morceaux porteurs d’émotions chaleureuses, de simplicité ou de clarté sont souvent recommandés.

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Cette structuration en trois temps constitue un cadre de référence souple, qui peut être adapté en fonction de la durée de la session, de la substance utilisée, du profil du patient, et des objectifs thérapeutiques spécifiques. 

 
4.2. Choix du patient ou de l’équipe thérapeutique ?

Une autre question est celle de savoir qui devrait effectuer cette sélection : le patient lui-même ou l’équipe thérapeutique. Cette décision pourrait, au moins théoriquement, influencer à la fois la qualité de l’expérience vécue, la sécurité émotionnelle, la symbolisation de l’expérience et, in fine, l’efficacité thérapeutique. La question n’a toutefois fait l’objet d’aucune investigation dans la littérature scientifique à ce jour. Il est néanmoins possible de conceptualiser, sur une base théorique et clinique, les avantages et les inconvénients que chacune de ces deux approches pourrait présenter.

 

Lorsque la musique est choisie par l’équipe thérapeutique, celle-ci peut s’appuyer sur une structuration rigoureuse de la séance en différentes phases  (cf.ci-dessus) afin d’adapter la dynamique musicale à la pharmacologie de la substance et aux besoins émotionnels typiques de chaque moment. Une telle approche permet également d’éviter des morceaux trop connotés sur le plan affectif ou biographique, qui pourraient susciter des réactions imprévisibles ou contre-productives. Elle garantit une certaine neutralité émotionnelle et une continuité esthétique, et permet de maintenir un cadre stable et contenant tout au long de la session. Dans un contexte de recherche clinique ou de protocoles standardisés, elle est souvent indispensable pour assurer la comparabilité entre les séances et la fiabilité des résultats. Toutefois, cette forme de standardisation n’est pas sans limites. Lorsqu’elle est trop rigide, elle peut générer un sentiment de distance émotionnelle ou d’aliénation chez certains patients, surtout si la musique ne correspond ni à leur sensibilité esthétique, ni à leur culture, ni à leur histoire personnelle. Dans ces cas, la musique risque de ne pas remplir sa fonction de médiateur émotionnel, voire de devenir un élément perturbateur.

 

À l’inverse, lorsque c’est le patient qui sélectionne lui-même la musique, celle-ci est souvent perçue comme plus signifiante, plus incarnée, et plus immédiatement en résonance avec son monde intérieur. Elle peut favoriser un sentiment d’appropriation de l’expérience, renforcer l’autonomie, et créer une atmosphère d’intimité propice à l’ouverture émotionnelle. La musique familière agit parfois comme une passerelle vers des souvenirs, des valeurs ou des images psychiques centrales dans la construction de soi, ce qui peut faciliter la symbolisation et l’intégration après la séance. Mais cette approche comporte aussi des risques. Le choix de musiques fortement associées à des souvenirs précis peut entraîner des reviviscences non souhaitées, des réactions émotionnelles trop intenses, voire des états de submersion difficilement gérables. De plus, un patient non accompagné dans ce processus pourrait composer une playlist homogène sur le plan émotionnel, sans réelle dynamique évolutive, ou au contraire une sélection hétérogène et dissonante, qui pourrait compromettre la fluidité de l’expérience.

 

Face à ces limites on peut aussi s’orientent vers une approche intermédiaire, fondée sur le dialogue et la co-construction. Le thérapeute peut proposer une playlist de base, tout en intégrant des morceaux choisis par le patient. Il est également possible d’adapter la musique en temps réel, en fonction de l’évolution émotionnelle du patient, à condition que cela soit fait avec son accord préalable.

 
4.3. Nature de la musique : dimensions esthétiques, culturelles et affectives

Au-delà de la question de qui choisit la musique, se pose celle de quelle musique utiliser. La musique n’est pas un simple vecteur émotionnel neutre : elle porte en elle des dimensions esthétiques, culturelles, symboliques, affectives et parfois idéologiques. Son effet thérapeutique potentiel peut ainsi aussi dépendre de sa forme, de son langage musical, de sa texture émotionnelle et de la relation que le patient entretient avec elle. Bien que jusqu’à èrésent aucune étude aie comparé systématiquement différents styles musicaux, plusieurs distinctions permettent d’esquisser une réflexion sur les avantages et les limites des grandes catégories esthétiques fréquemment rencontrées dans la pratique clinique.

 

Une première distinction concerne les musiques dites classiques ou néoclassiques versus les musiques contemporaines populaires. La musique classique, notamment romantique ou sacrée, est souvent perçue comme propice à l’exploration émotionnelle profonde. Son caractère instrumental, son amplitude dynamique, et ses structures harmoniques complexes permettent d’accompagner des états de conscience élargis sans imposer une signification explicite. Cependant, cette musique peut aussi être perçue comme distante ou élitiste, voire chargée d’associations culturelles inadaptées au vécu du patient. À l’inverse, la musique populaire contemporaine (pop, ambient, downtempo, indie, etc.) est souvent plus directement accessible et émotionnellement résonante pour certains patients, mais elle peut comporter des paroles explicites, des structures répétitives ou des connotations personnelles fortes qui peuvent dans certains cas orienter trop directement l’expérience ou l’interrompre par des associations biographiques non souhaitées.

 

Une deuxième polarité importante concerne les musiques connues versus inconnues. Une musique familière peut rassurer, favoriser l’ancrage affectif et stimuler des souvenirs chargés de sens. Elle permet une entrée plus directe dans l’univers émotionnel du patient. En revanche, cette familiarité peut aussi limiter l’ouverture, en maintenant la personne dans un territoire psychique déjà balisé, empêchant ainsi l’émergence de nouvelles associations ou la déstabilisation créative recherchée dans le processus psychédélique. À l’opposé, une musique inconnue peut favoriser la surprise, la disponibilité mentale, et une réorganisation symbolique plus libre. Mais elle peut aussi générer de l’étrangeté, voire de la méfiance ou de la dissociation si elle est perçue comme trop étrangère au répertoire culturel ou émotionnel du patient.

La question de la musique vocale versus instrumentale soulève également des enjeux spécifiques. La voix humaine porte une forte charge affective, et peut activer rapidement des réponses émotionnelles, elle peut renforcer le sentiment de présence et de soutien. En revanche, des paroles claires et compréhensibles risquent d’imposer une narration, de fixer des interprétations ou de déclencher des réactions cognitives qui rompent avec l’abandon et la fluidité propres à l’état modifié de conscience. 

 

Une autre catégorie fréquemment utilisée dans la pratique — parfois de manière critique — est celle des musiques à tonalité ésotérique ou new age, des musiques d’ambiance planante. Ces musiques, souvent lentes, riches en sons éthérés et réverbérés, avec des textures synthétiques ou naturalistes, harmonies diluées et lentes, sont conçues pour induire des états méditatifs. Elles sont parfois perçues comme facilitant la dissolution de l’ego ou la connexion avec un sentiment du sacré. Cependant, elles peuvent également susciter une réaction de rejet, notamment chez les patients qui y perçoivent une connotation idéologique, une esthétique artificielle, ou une tentative d’induire une expérience prédéterminée. Leur usage doit donc être manié avec discernement, en tenant compte des sensibilités individuelles et du contexte culturel du patient. 

Finalement, l’introduction de musique religieuse ou non occidentale, lorsqu’elle n’est pas contextualisée avec soin, peut susciter un sentiment de gêne, voire de rejet, notamment si elle est perçue comme inauthentique ou imposée (15). Dans un état de conscience amplifié, ces musiques peuvent activer des résistances culturelles, religieuses ou émotionnelles, et interférer avec la neutralité du cadre thérapeutique. Leur usage requiert donc prudence et sensibilité aux référents culturels du patient.

 

En définitive, la nature de la musique utilisée dans une séance de PAP n’est jamais neutre. Elle engage une série de choix esthétiques, culturels et affectifs qui influencent la trajectoire de l’expérience. Aucune catégorie musicale n’est en soi bonne ou mauvaise : son efficacité dépendra toujours du contexte d’utilisation, de la phase de la séance, de l’intention thérapeutique, et surtout de la subjectivité du patient. Dans une perspective clinique, il apparaît souhaitable d’envisager ces dimensions avec souplesse et discernement, en intégrant les préférences du patient tout en assurant la cohérence émotionnelle et la sécurité du cadre. Un travail de co-construction musicale, accompagné par une réflexion clinique sur les effets potentiels des différents styles, constitue probablement l’approche la plus pertinente pour tirer parti de la puissance expressive de la musique sans tomber dans la prescription arbitraire ou le mimétisme culturel.

 
4.5. Aligner la musique sur les objectifs thérapeutiques 

Aligner la musique sur les objectifs thérapeutiques signifie avant tout choisir, de manière intentionnelle, des morceaux qui puissent soutenir, catalyser ou approfondir les processus psychiques visés dans la séance. Cette sélection s’effectue en fonction des objectifs définis en amont avec le patient, lors de la phase préparatoire. La musique devient ainsi un levier d’orientation du processus : non pas pour induire une direction arbitraire, mais pour faciliter l’accès à certaines mémoires, activer des ressources internes, ou stimuler l’émergence de contenus émotionnels ou symboliques pertinents.

 
4.6. Revisiter et transformer une mémoire

Par exemple, si l’un des objectifs est de revisiter et transformer une mémoire problématique, il peut être pertinent d’intégrer un morceau directement associé à cette mémoire — soit parce qu’il l’évoque de manière explicite (souvenir d’enfance, période de crise, événement marquant, relation significative), soit parce qu’il en reproduit l’atmosphère émotionnelle, qu’il en porte la tonalité affective. Ce type de musique agit alors comme un déclencheur mnésique : elle réactive un souvenir ou un réseau d’associations psychiques que le patient ne parvenait peut-être pas à mobiliser par la parole ou l’introspection en état ordinaire de conscience.

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Mais son rôle ne se limite pas à cette fonction d’activation. Dans le cadre de la PAP, la musique assume également une fonction de contenant sensoriel. Elle enveloppe l’expérience et lui donne une forme sensible, rythmée, répétitive, parfois rassurante, qui permet au patient de revivre une scène ancienne dans un cadre radicalement différent. Il ne s’agit plus de se défendre contre le souvenir, ni de le subir passivement, mais de le traverser avec une conscience élargie, dans un espace sécurisé, où la présence du thérapeute, du cadre, de la substance et de la musique travaillent ensemble à rendre cette confrontation non seulement tolérable, mais potentiellement réparatrice.

 

Dans ce contexte, la musique joue un rôle d’interface entre passé et présent : elle permet de maintenir le contact avec l’émotion sans être submergé, d’accompagner la montée des affects tout en facilitant leur assimilation. Elle contribue à réinscrire la mémoire dans une trame narrative plus cohérente, en l’intégrant à l’histoire subjective du patient sous une forme nouvelle. Le souvenir, qui jusque-là fonctionnait éventuellement comme une rupture ou une zone figée, peut ainsi devenir un point d’articulation, un lieu de transformation. Ce travail peut ouvrir sur des émotions secondaires (tristesse, tendresse, soulagement), sur des images symboliques ou sur des prises de conscience inédites, rendant possible un processus d’élaboration qui dépasse la simple remémoration.

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L’usage de telles musiques, cependant, nécessite une préparation ad hoc. Il est essentiel que le patient soit pleinement informé de leur inclusion dans la séance, qu’il y consente, et qu’un espace soit prévu pour traiter ce qui pourrait émerger. Bien encadrée, cette stratégie musicale ciblée peut devenir un accélérateur puissant du travail thérapeutique, en mobilisant les circuits émotionnels profonds là où les approches verbales seules échouent parfois à pénétrer.

 
4.7. Affirmer des valeurs

Certains morceaux peuvent être choisis non pas pour réactiver le passé, mais pour représenter symboliquement une direction intérieure vers laquelle le patient souhaite tendre. Dans ce cas, la musique ne sert pas à explorer un contenu latent ou douloureux, mais à renforcer une valeur, une qualité existentielle ou un engagement de vie que le patient souhaite faire croître en lui. Il peut s’agir, par exemple, du désir de se réconcilier avec une part de soi, de cultiver davantage d’amour ou de compassion, de retrouver un sentiment de dignité, ou encore de renouer avec la joie, la curiosité ou la vitalité. La musique devient alors porteuse d’une orientation intérieure, une sorte de boussole émotionnelle ou éthique qui soutient la consolidation d’un nouveau positionnement subjectif.

 

Ce type de musique est souvent associée à des états affectifs cibles, que le patient n’arrive pas encore pleinement à ressentir, mais qu’il reconnaît comme porteurs de sens ou de potentiel thérapeutique. Le morceau agit ici comme un rappel incarné de cette aspiration : il met en vibration une intention qui, sans lui, risquerait de rester abstraite ou fragile. Dans ce rôle, la musique peut anticiper l’état à venir, en créant une empreinte émotionnelle susceptible de guider le vécu pendant la séance. Elle devient un miroir projectif de l’intention thérapeutique, non pas parce qu’elle décrit un objectif de façon rationnelle, mais parce qu’elle en représente la coloration affective, la texture intérieure, l’atmosphère.

Il ne s’agit donc pas seulement d’accompagner l’émotion telle qu’elle se présente, mais de susciter des états émotionnels et existentiels propices à l’émergence de ressources internes. La musique joue alors un rôle d’activation symbolique : elle facilite le contact avec des parts de soi qui étaient peut-être présentes à l’état latent, mais peu accessibles, inhibées ou ignorées. En ce sens, elle fonctionne comme un catalyseur d’évolution, un facilitateur de réalignement intérieur.

Ainsi, il peut être intéressant de proposer au patient de choisir lui-même un ou plusieurs morceaux représentant ces valeurs, avant la séance. Ce processus de sélection musicale, à lui seul, peut être un acte thérapeutique. Il invite le patient à clarifier ce qu’il souhaite mobiliser en lui, à reconnaître la présence — même fragile — de ces ressources, et à poser un geste actif de co-création de son expérience. 

Références

  1. Graham OJ, Saucedo GR, Politi M. Experiences of Listening to Icaros during Ayahuasca Ceremonies at Centro Takiwasi: An Interpretive Phenomenological Analysis. Anthropology of Consciousness Anthropol Conscious. 2023;34:35-67.

  2. Samorini G. The oldest archeological data evidencing the relationship of Homo sapiens with psychoactive plants: A worldwide overview. Journal of Psychedelic Studies. 2019;3:63-80.

  3. Winkelman M. Introduction: Evidence for entheogen use in prehistory and world religions. Journal of Psychedelic Studies. 2019;3:43-62.

  4. Soto Silva I. Psychedelic Popular Music: A History Through Musical Topic Theory. Alpha (Osorno). 2020384-387.

  5. Adamska I, Finc K. Effect of LSD and music on the time-varying brain dynamics. Psychopharmacology (Berl). 2023;240:1601-1614.

  6. Barrett FS, Preller KH, Kaelen M. Psychedelics and music: neuroscience and therapeutic implications. Int Rev Psychiatry. 2018;30:350-362.

  7. Zaatar M, Alhakim K, Enayeh M, Tamer R. The transformative power of music: Insights into neuroplasticity, health, and disease. Brain Behav Immun Health. 2024;35:100716.

  8. Clarke E, DeNora T, Vuoskoski J. Music, empathy and cultural understanding. Phys Life Rev. 2015;15:61-88.

  9. Kaelen M, Barrett FS, Roseman L et al. LSD enhances the emotional response to music. Psychopharmacology (Berl). 2015;232:3607-3614.

  10. Brockett AT, Francis NA. Psilocybin decreases neural responsiveness and increases functional connectivity while preserving pure-tone frequency selectivity in mouse auditory cortex. J Neurophysiol. 2024;132:45-53.

  11. Shukuroglou M, Roseman L, Wall M, Nutt D, Kaelen M, Carhart-Harris R. Changes in music-evoked emotion and ventral striatal functional connectivity after psilocybin therapy for depression. J Psychopharmacol. 2023;37:70-79.

  12. Breeksema JJ, Niemeijer A, Krediet E et al. Patient perspectives and experiences with psilocybin treatment for treatment-resistant depression: a qualitative study. Sci Rep. 2024;14:2929.

  13. Kaelen M, Giribaldi B, Raine J et al. The hidden therapist: evidence for a central role of music in psychedelic therapy. Psychopharmacology (Berl). 2018;235:505-519.

  14. O’Callaghan C, Hubik DJ, Dwyer J, Williams M, Ross M. Experience of Music Used With Psychedelic Therapy: A Rapid Review and Implications. J Music Ther. 2020;57:282-314.

  15. Ratkovic G, Sosteric M, Sosteric T. A case-study evaluation of the “Copenhagen Music Program” for psilocybin-assisted therapy. Front Psychol. 2023;14:1156852.

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